samedi 9 avril 2016

Peut-on éclairer un milliard de vies?


Que devient le monde post Cop21 ?


La transition énergétique, l’alliance solaire, la coopération internationale, l’amour ou le désamour pour le 2°Celsius…On aura tout vu, tout entendu lors de la conférence au Bourget.

Ayant eu une modeste opportunité de faire partie de l’équipe de traducteurs pour l’Inde, j’avais la possibilité de lire une centaine de documents pendant plus d’une semaine.

Tout le monde parlait de l’Inde et de la France comme acteurs majeurs et le Bourget devenait le centre du monde. Mais au fond de moi, je me posais beaucoup de questions.

A vrai dire, comme le commun des mortels, je ne m’étais pas très particulièrement intéressé aux questions liées au climat, à part mon mémoire de master sur les sciences de la terre à l’Université de Paris-Diderot en 2009…Et c’est en traduisant depuis le media-centre que je me suis découvert un véritable désir de comprendre les enjeux climatiques.

Quels sont les effets mesurables du changement climatique ? Y a-t-il une politique climatique efficace ? Quelle science pour le climat ? Comment les militants verts vont-ils pouvoir convaincre les décideurs pour qu’ils mettent en œuvre une politique cohérente ? Est-ce qu’il y a une réponse « jugaad » pour toutes ces questions ? Probablement non.

Toutes ces questions me taraudaient depuis un certain temps.  C’est pour cette raison, il me semble très important aujourd'hui d’aborder la question de l’énergie.

N’ayant aucune expertise dans ce domaine vaste et complexe, j’ai décidé d’approfondir le sujet.
La première chose qui m’est venue à l’esprit c’était celle de la lumière.

La lumière qui reste très inaccessible à une grande partie de l’Inde.
Qui dit lumière dit Energie. Comment utilise-t-on l’énergie  dans une économie émergente et ambitieuse comme l’Inde ? 

Y a-t-il des associations, des organisations qui travailleraient sur ces sujets ? En fouillant internet, je découvre le site de l’institut indien de l’énergie et des ressources (TERI) à New Delhi.

Lors de la COP21, j’avais très vaguement entendu parler de cette ONG mais comme la presse française n’en parlait pas, il m’était difficile de faire des recherches spécifiques.

Je les ai contactés et leur ai parlé de mon intention d’entamer un échange pour mieux comprendre leur travail. J’ai été dirigé vers M. Debajit PALIT, directeur associé de l’institut et avec son équipe, il préparait une convention sur la lumière dans les prochains jours.

Voici notre échange juste avant la convention qui va avoir lieu lundi 11 avril , 2016 à India Habitat Centre.






1. Le projet « Lighting a Billion Lives - LaBL (Eclairer la Vie d’un Milliard) » est un projet qui a commencé il y a quelques années. Pourquoi avez-vous entrepris ce projet ?

En 2007, l’institut de l’énergie et des ressources, le TERI, s’est engagé dans une initiative liée à la lumière propre et abordable. Le projet avait pour but de rendre la lumière propre accessible à un milliard d’habitants à travers le monde.
Cette année-là, près de 390 millions d’habitants en Inde n’avaient même pas accès à l’électricité et se retrouvaient dans une obscurité absolue le soir.
A l’échelle mondiale, en 2007, le nombre d’habitants n’ayant pas accès à l’électricité était de 1,4 milliard environ.
En fait, l’éclairage insuffisant et inadéquat n’entrave non pas seulement le progrès et les opportunités de développement, mais impacte directement l’environnement, la santé et la sécurité des habitants vivant dans les zones rurales. En effet, le soir, ceux-ci sont obligés d’éclairer leurs foyers avec des lampes à kérosène, des lampes à huile de paraffine, de la bouse de vache séchée, etc…
Ayant identifié la nécessité de changer la donne, d’abord en Inde rurale et fort de ce constat, le TERI, a eu pour ambition d’offrir des solutions novatrices pour un avenir durable, en initiant la campagne « Eclairer un million de vies ».

C’est pour cette raison, que le TERI a signé une convention d’action en 2007, au congrès parrainé par la fondation Clinton, le Clinton Global Initiative, afin d’initier et offrir en utilisant des lampes solaires, des solutions pour un éclairage propre à plus d’un million d’habitants.
En 2008, le TERI a accentué son engagement en en faisant la promesse solennelle au travers de « Eclairer la Vie d’un Milliard d’habitants », ceci dans le but de subvenir aux besoins des populations qui manquaient de lumière à travers le monde.

2. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur les difficultés auxquelles vous avez dû faire face ?

A vrai dire, à cette époque, LaBL était probablement l’une des premières initiatives portant sur la répartition de l’énergie. Trouver un marché pour nos offres fût difficile car cela n’existait pas. 
Les communautés visées étaient très hésitantes par rapport aux solutions proposées car nous ne pouvions qu’offrir de simples lanternes solaires. La qualité, la durabilité et l’efficacité de ces lanternes laissaient à désirer, car elles étaient de très basse qualité : A l’époque, en Inde, les ampoules LED n’offrant toujours pas, une solution adaptée à l’énergie solaire.
En revanche, à travers plusieurs programmes gouvernementaux, les lanternes solaires furent réparties sur un modèle de propriété individuelle où celles-ci, (principalement, des lampes fluorescentes compactes LFC), couplées d’un module photovoltaïque, étaient directement distribuées chez les bénéficiaires avec un prix subventionné.
Le fait qu’il y ait très peu de marché pour ce genre d’initiative, allié à un pouvoir d’achat bas pour les communautés visées, a conduit à repenser le prix par rapport à un modèle de service. Il s’agissait de proportionner et d’ajuster le processus de répartition des lanternes solaires du projet LaBL. 
Ainsi, nous avons créé des stations de recharge, gérées par des entrepreneurs locaux dans les villages.
Les utilisateurs pouvaient louer des lanternes contre un faible montant de location.
Cela s’est traduit par une offre de location au choix : Par jour, par semaine ou par mois et le non-achat du produit. Les personnes étaient donc libres de choisir.
Au début on organisait des séances de présentations et ensuite, après avoir eu des retours positifs, nous avons commencé à mettre en œuvre de manière programmée, une politique de répartition.
Initialement, on a dû faire face à de nombreux challenges et il y en a certains que je peux même vous citer…Comme par exemple : La communauté visée, la problématisation de l’idée, les processus de mise en œuvre, la durabilité, l’accès, le financement et la commercialisation…



3. Lorsque vous misez sur une politique de promotion des éclairages LED à grande échelle, pensez-vous promouvoir aussi l’usage de l’énergie propre ?

Je vais dire plutôt oui car en principe le projet LaBL est un programme qui est basé sur la neutralité technologique.
Notre politique, c’est de mettre en place une technologie propre ou une technologie qui serait moins gourmande en carbone, pour que l’on puisse élargir l’accès à l’électricité. Nous soutenons le développement et le déploiement de toutes formes de solution offertes par l’énergie propre.

4. Lors de vos dernières interventions publiques, on a pu constater que vous accordez une grande importance à la création d’un système de « subvention partagée », une sorte de collaboration entre l’Etat et les banques afin de financer directement les institutions pour garantir un service en continu.
Depuis 2013, vous en êtes où ? Est-ce que les banques en sont convaincues ? Qui en sont les bénéficiaires ?

Pour démarrer le projet LaBL, nous avons seulement eu les soutiens d’entreprises, du ministère des énergies nouvelles et renouvelables indien et d’institutions comme la banque asiatique de développement.

Par la suite, nous nous sommes basés principalement sur un modèle alignant l’allocation, le fond propre et la dette. En utilisant ce modèle, nous avons essayé d’obtenir une participation financière (comme fond propre) de la part des habitants vivant dans les zones rurales, nous avons essayé d’aider les entrepreneurs en énergie à obtenir des aides financières (dettes) offertes par des institutions financières locales et nous avons créé un équilibre à l’aide des allocations obtenues grâce aux programmes de responsabilité sociale d’entreprises, aux subventions du gouvernement etc.

Même si les institutions financières étaient très réticentes au début et ne voulaient pas soutenir notre initiative perçue comme risquée (à cause de nombreux préjugés liés à la technologie et à la durabilité), la plupart d’entre elles ont commencé à apporter de petites aides aux entrepreneurs locaux au fur et à mesure que l’initiative progressait. Ainsi, les banques, elles-aussi, furent rassurées de voir une organisation comme le TERI soutenir et promouvoir une telle initiative.


5.Avez-vous avez “pitché” cette initiative lors de la COP21? Comment a-t-on réagi ?

Oui, nous avons essayé de lancer cette idée de LaBL pendant la Cop21 à Paris et même dans les Cops précédentes. En général nous essayons d’informer les gens en distribuant des brochures, des flyers pendant les Cops et ceux qui s’intéressent à notre programme nous contactent par la suite. Dans la plupart des cas, nous avons eu des réponses fortement positives.


6. Vous souhaitez rendre l’énergie accessible à tous et étudiez l’importance de la planification des politiques pour l’énergie. Pensez-vous qu’un jour il y aura une mise en place de ces politiques ?

Elle n’est pas claire, cette question…


7. La conférence LaBL va être multilatérale. Quels sont les défis à relever pour ce genre de convention ?

Le principal challenge si je puis dire, c’est d’être en mesure de parler de tous les aspects concernant l’accès à l’énergie et d’offrir une plateforme aux parties prenantes pour qu’elles puissent partager leurs expériences, leurs visions et leurs idées. Nous devrions avoir beaucoup de questions très diverses sur l’accès à l’énergie et je sais très bien qu’une journée n’est pas suffisante ni pour débattre intelligemment, ni pour trouver des solutions efficaces.
Mais il faut bien commencer quelque part non ?





8. Pouvez-vous nous en dire un peu sur votre expérience en Afrique ? En termes de communication y avait-il des barrières, comme les langues ? Si oui, comment avez-vous réussi ?

Vous savez, le projet LaBL a eu une très forte courbe d’apprentissage dans la promotion et la mise en place des projets solaires photovoltaïques décentralisés. Ce projet a également une trajectoire reconnue dans le développement de technologies pour le secteur de l’éclairage solaire. C’est pourquoi, nous avons voulu partager nos acquis et prouver l’efficacité de notre modèle à l’étranger. D’où l’idée d’introduire ce programme dans les pays d’Afrique.
Le Kenya était notre première destination. Nous y avons mis en place un projet dirigé par l’université d’Oslo en Norvège, nommé « Transitions Solaires » et développé depuis quatre ans. En 2012, à Ikisaya, nous avons créé un centre d’énergie solaire qui disposait d’une station de chargement pour les lanternes solaires.

A peu près au même moment, nous avons commencé à travailler dans un village au Sierra Léone. En association avec l’organisation des Nations unies pour le développement industriel (UNIDO), nous avons pu mettre en place ce projet grâce au soutien du ministère des énergies nouvelles et renouvelables indien (dans le cadre de la coopération entre les pays du Sud).

Et c’est comme ça que nous avons commencé le LaBL en Afrique. Depuis, nous avons travaillé avec beaucoup d’ONG africaines et avons soutenu de nombreux projets liés au solaire en Ouganda, au Mozambique etc…
En ce qui concerne la langue, parfois c’était une barrière, particulièrement dans les pays d’Afrique francophones et lusophone.
Mais très souvent nous travaillons avec des partenaires locaux bilingues et c’est eux qui deviennent nos interlocuteurs.


9. Au moment où les pays comme la Chine ou la France apportent de nouveaux projets en Afrique, quelle place occupe l’Inde chez nos amis africains ?

Je pense que l’Inde a une image très positive en Afrique et ce, depuis plusieurs années grâce à notre relation historique. De plus, nous avons toujours essayé de développer les capacités de nos partenaires africains à devenir autonomes et mettre en œuvre des projets solaires décentralisés dans leurs pays.
Nous n’avons jamais essayé d’imposer nos idées sur eux. En revanche, nous avons toujours mis en relief l’importance du partage de savoir-faire, du développement de capacité et l’apprentissage mutuel à travers l’action.
Je suis certain que cette approche a été saluée par nos partenaires locaux en Afrique car nous continuons de travailler ensemble.





Remerciements:
L'équipe de LaBL à l'institut TERI (The Energy and Resources Institute, Inde)
M.Debajit Palit, directeur associé, TERI, Inde
Droits photo: LaBL, TERI, Inde

Pour plus d'informations sur la convention (en anglais):
http://labl.teriin.org/

Les sites consultés: 
http://www.mnre.gov.in/
http://www.teriin.org/
http://www.developpement-durable.gouv.fr/
http://www.unido.org/unido-united-nations-industrial-development-organization.html
http://www.cop21.gouv.fr/
http://www.ambinde.fr/
http://www.ambafrance-in.org/-Ambassade-de-France-a-New-Delhi-
http://eelv.fr/
















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